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Dictionnaire de la langue française
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Le Théétète est un dialogue de Platon dans lequel Socrate discute avec le jeune Théétète d'Athènes, mathématicien contemporain de Platon et disciple de Théodore de Cyrène, de la définition de la science. Ce dialogue est le premier d'une série de trois (avec Le Sophiste et Le Politique), ou de quatre, si l'on compte Le Philosophe.
Le Théétète[1] présente au moins deux qualités remarquables quand on le compare aux autres dialogues : c'est le seul des dialogues que l'on classe généralement à partir de la maturité de l'auteur à être un dialogue aporétique ; autrement dit, le Théétète ressemble plus, de ce point de vue, aux dialogues que l'on regroupe sous le nom de socratiques et que l'on considère comme des dialogues de jeunesse (voir par exemple Lysis). Le Théétète est également l'avant-dernier dialogue à mettre Socrate en scène comme interlocuteur principal, le dernier étant le Philèbe.
S'il est évident que le Théétète se déroule quelques jours avant le procès de Socrate[p. 1], sa date de composition et la place qu'il occupe dans l'œuvre de Platon sont plus difficiles à déterminer. Dans le dialogue, il est dit que Théétète, blessé à la bataille de Corinthe, fut ramené à Athènes. Mais il y eut une bataille en juin ou juillet 394[2] et une autre en 369. C'est la seconde date qui est la plus généralement admise, car, mort vers 394, Théétète aurait eu 20 ans, et il est difficile d'admettre qu'il aurait eu le temps de confirmer les prévisions de Socrate et d'écrire l'ensemble des travaux que lui attribuent les historiens des mathématiques. Le Théétète est donc un dialogue qui se place à une époque tardive de la vie de Platon, aux côtés du Parménide et du Sophiste.
Parmi les dialogues que l'on situe vers cet âge de la vie de Platon, il est difficile, sinon impossible, de déterminer lequel de ces deux grands dialogues, du Théétète ou du Parménide, est antérieur à l'autre. On trouve dans le premier dialogue une allusion à une rencontre entre Socrate et Parménide, rencontre historiquement invraisemblable et qui renverrait donc au second dialogue. C'est ce que soutient par exemple Auguste Diès. Il reste en tout cas certain que le Théétète est le premier de trois ou quatre dialogues, les deux ou trois autres étant : Le Sophiste, Le Politique et, éventuellement, Le Philosophe. À la fin du Théétète, Socrate donne en effet rendez-vous à Théodore et à Théétète pour le lendemain. Le lendemain, c'est-à-dire dans Le Sophiste, les deux interlocuteurs de Socrate arrivent avec un étranger d'Élée, à qui l'on demande de définir le sophiste, le politique et le philosophe. Seul le philosophe n'aura pas de dialogue qui lui soit consacré. Cette lacune est diversement interprétée : on suppose que Platon n'a pas achevé la tétralogie ; on peut toutefois avancer que cette thèse est contredite par le fait que l'étranger estime, dans Le Sophiste, avoir trouvé la définition du philosophe[d. 1].
Un court prologue explique dans quelles conditions une discussion entre Socrate et Théétète va être lue. Dans ce prologue, Euclide et Terpsion se rencontrent. Terpsion s'étonne de n'avoir pas rencontré Euclide plus tôt. Ce dernier s'explique : il escortait Théétète, blessé à la guerre et victime de dysenterie, jusqu'à Érinos. C'est l'occasion pour les deux personnages de rappeler que Théétète est, selon l'opinion commune, un homme aussi beau que bon, deux qualités qui définissent l'excellence grecque, et que c'était là-aussi le jugement que Socrate, quelque temps avant son procès et sa condamnation à mort, portait sur lui, lorsque Théétète était encore adolescent.
On a pu voir cependant dans la description de ces circonstances une forme d'ironie qui tranche avec le portrait flatteur qui est fait de Théétète[4]. On peut en effet faire le rapprochement entre la dysenterie dont Théétète aurait été affecté lors de son rapatriement, et la question de Socrate de savoir si le jeune Théétète n'émettra que des vents en cherchant à définir la science. En se fondant sur ce rapprochement, on peut supposer que Platon suggère que Théétète n'a pas réellement confirmé le jugement que Socrate portait sur lui.
Quoi qu'il en soit, l'éloge de Théétète amène Terpsion et Euclide à évoquer la discussion qui eut lieu autrefois entre Théétète encore adolescent et Socrate. Euclide, qui n'a pas assisté à ce dialogue, se l'est fait rapporté par Socrate et l'a consigné par écrit en le corrigeant selon les indications de Socrate. Un esclave d'Euclide va en faire la lecture pour Terpsion ; le dialogue est écrit en présentant les propos des protagonistes de manière directe.
Ce dialogue est raconté au style direct, ce que souligne Platon lui-même par l'entremise du personnage d'Euclide. Celui-ci, en effet, précise à la fin du prologue, qu'il rapportera au style direct le dialogue de Socrate avec Théétète et demande à Terpsion s'il approuve un tel procédé avant de commencer. Terpsion approuve en affirmant qu'il n'y voit rien de rebutant.
Dans la plupart de ses dialogues, Platon use plutôt soit du style indirect, soit interpose un narrateur. Ce narrateur peut :
Des différents narrateurs dont fait usage Platon, Euclide est le seul à avoir consigné le dialogue par écrit avec l'aide de Socrate. Le fait même qu'Euclide ait recours à l'écrit, au lieu de posséder un savoir vivant dans son âme, est peut-être le signe qu'il n'est pas à considérer comme un candidat apte à la philosophie.
Socrate demande à Théodore s'il a rencontré à Athènes un jeune homme qui mérite qu'on en parle. Théodore évoque alors un garçon qui ressemble à Socrate par la laideur, et doué d'un naturel merveilleusement bon, apte à apprendre et modeste tout à la fois, et courageux. Théodore fait venir le garçon, Théétète, auprès d'eux, et Socrate commence sans délai à l'interroger sur les compétences spécifiques dont il faut faire preuve pour juger d'une manière qui soit digne de retenir l'attention. Si, pour ce qui regarde la ressemblance entre Socrate et Théétète, le jugement de Théodore n'est pas digne de confiance parce qu'il ne s'y connaît pas en dessin, en revanche, pour ce qui touche la louange de l'âme, il faut examiner celui qui en fait l'objet et que ce dernier se prête de bon cœur à la démonstration. Théétète doit donc accepter d'être examiné par Socrate afin de vérifier le jugement de Théodore.
Socrate s'enquiert des sciences que Théétète apprend de Théodore, mais fait part de son embarras aussitôt après avoir soumis à Théétète quatre thèses:
1° Les compétents [les sages] sont compétents [sages] par la compétence [sagesse][p. 2].
2° Apprendre, c'est devenir plus compétent sur ce que l'on apprend[p. 3].
3° Mais nous sommes compétents en ce en quoi nous sommes aussi savants.
4° Par conséquent, science (ἐπιστήμη) et compétence sont la même chose[p. 4].
En soutenant ces thèses, Socrate écarte l'idée que la sophia se suffise à elle-même. Il est besoin d'une science, et non seulement d'un savoir de type savoir comment.
Mais ce que peut bien être la science et si nous sommes en l'état de le dire, c'est ce qui embarrasse Socrate. Cet embarras est stratégique : en assimilant science et compétence, Socrate suggère en même temps la thèse que la compétence implique non seulement la connaissance de ce en quoi l'on est compétent (savoir comment), mais également le savoir de ce que c'est être compétent (savoir que). Sans la science qui fonde la compétence, cette dernière prétend à un statut qui n'est pas le sien, prétention que l'on trouve dans la sophistique : le sophiste sait comment persuader, mais il n'a pas la science de ce sur quoi il parle. Le sophiste peut dès lors prétendre à une compétence universelle mais trompeuse.
La question risque donc de heurter un savant comme Théodore, car Socrate remet en question, par ces thèses, le type d'éducation de Théodore. Ce dernier s'apparente en effet à un sophiste, puisque l'éducation devrait en effet tendre vers la science, et il faut pour cela rechercher ce qu'elle est. Or Théodore se défausse de ce genre de discussions, arguant qu'il ne convient pas à son âge, en invitant Socrate à poursuivre le dialogue avec Théétète. D'apparence anecdotique, ce passage suggère que Socrate prend soin de l'éducation de la jeunesse, alors que Théodore prend le parti de la sophistique.
Socrate use en outre d'un autre stratagème, dont un aspect important pour saisir la portée du dialogue sera développé pleinement quelques pages plus loin : s'il peut paraître grossier, explique Socrate, c'est parce qu'il est poussé par l'amour du dialogue ; or le dialogue est aussi un moyen de devenir ami. Ainsi, ce n'est pas le désir de la réfutation qui doit conduire le dialogue, mais un lien d'amitié qui nait entre les interlocuteurs au cours de celui-ci (ce qui était le sujet du Lysis).
Socrate poursuit son interrogation de Théétète et lui demande de dire ce que lui semble être la science. Comme plusieurs autres interlocuteurs de Socrate dans les dialogues, Théétète ne comprend pas ce qui lui est demandé et il répond par une énumération à une question qui appelle une définition : il propose ainsi une liste d'exemples de ce qui est considéré comme science. Pour Théétète, ce qu'il apprend de Théodore (comme la géométrie), ce sont des sciences, à quoi il faut ajouter selon lui les métiers des artisans ; ces derniers possèdent en effet également une compétence.
À cette réponse, Socrate remarque ironiquement la générosité de Théétète, qui donne plusieurs choses alors qu'une seule lui était demandée. Théétète ne comprend toujours pas, et Socrate, pour l'éclairer, lui propose de définir la cordonnerie et la menuiserie. Théétète donne son assentiment à Socrate lorsque celui-ci définit la cordonnerie comme la science de la fabrication des chaussures, et la menuiserie comme la science de la fabrication des objets en bois. Chacune de ces sciences est définie par son objet, ou plus exactement par la technique qui y est mise œuvre, technique dont la maîtrise signifie la possession d'une compétence. Le raisonnement de Socrate est ici tout d'abord très elliptique et il faut le reconstituer à partir des exemples qu'il donne immédiatement après pour comprendre pourquoi il se sert de ces définitions pour objecter à Théétète que la question n'est pas de savoir combien il y a de sciences. Si chaque science est définie par son objet, alors : 1° il y a autant d'objets que de sciences ; 2° une science est une science de quelque chose ; 3° donc la science n'est rien d'autre que l'énumération des objets de chaque science. Mais, conclut Socrate, ce n'est pas une réponse qui répond à la question posée, qui est de savoir ce qu'est la science ; or, tout ce que à quoi Théétète parvient, c'est à montrer les objets des sciences qu'il énumère, et donc à répondre à la question : combien il y a de sciences ?
Mais Socrate ne s'arrête pas à cette réfutation, et il va montrer, dans la suite de son interrogatoire, que l'objection qu'il soumet à Théétète est encore insuffisante à faire comprendre l'inadéquation de la première réponse de son interlocuteur. Ce que Socrate va en effet montrer, c'est que la réponse de Théétète n'est possible que par une incompréhension de la question qui rend impossible toute réponse adéquate. Pour faire comprendre ce point à Théétète, Socrate prend l'exemple de la glaise : il y la glaise des potiers, celle des briquetiers, etc. Si l'on définit la glaise en énumérant les métiers qui en font usage, on ne possède pas la connaissance de ce qu'est la glaise, qui se définit pourtant simplement comme de la terre pétrie avec un liquide. Mais, ne sachant ce qu'est la glaise, on ne sait pas plus en quoi elle consiste pour chacun des métiers énumérés. Il en va de même pour la science : ne sachant ce qu'est la science, on ne sait pas ce que sont les sciences particulières et il est donc impossible de faire une liste de sciences. Dès lors, si Théétète pense pouvoir définir la science par une énumération, c'est que, sans s'en apercevoir, il croît déjà savoir ce qu'est la science, et par conséquent le problème de la définition de la science, telle que la comprend Socrate, ne peut lui apparaître.
Le résultat de cette discussion de la première réponse de Théétète est donc double : 1° on ne peut définir la science par une liste de sciences ; 2° on ne peut savoir ce qu'est une science sans connaître la définition de la science. Ce résultat fait apparaître qu'une réponse par énumération est une pétition de principe, puisqu'elle suppose ce qui est demandé, et que cette pétition est une cécité intellectuelle qui fait obstacle à une recherche véritable en conduisant de manière inévitable à formuler des réponses inappropriées. Ainsi, lorsque Théétète comprend le raisonnement de Socrate, il prend conscience que son savoir reposait sur un non-savoir.
Il reste donc que la question qu'est-ce que la science ? consiste à demander ce qu'est la science en elle-même, et la réponse doit alors rassembler toutes les sciences dans une même définition, même si elle ne les énumère pas. La possession de cette unique définition doit pourtant permettre de savoir qu'une science particulière est bien une science. Rassembler la multiplicité dans une unité, c'est ce que Théétète comprend à présent, et il propose à Socrate d'illustrer cette méthode par un exemple tiré des mathématiques.
Les commentateurs ne classent pas généralement la première réponse de Théétète dans les définitions examinées par Socrate : on a vu que cette réponse n'était pas, aux yeux de Socrate, une définition et que son examen permettait principalement de préparer la formulation d'une véritable définition.
Théétète propose donc une « nouvelle » définition : « La science c'est la sensation. » L'examen de cette première véritable définition est le plus long des trois définitions éprouvées au cours du dialogue ; à elle-seule, cette partie est même plus longue que les deux suivantes. Pourtant, aux yeux de commentateurs comme Burnyeat (1998), cette différence de longueur ne préjuge pas de la difficulté de chaque partie : au contraire, le dialogue est de plus en plus difficile au cours de la lecture. Cette différence peut s'expliquer du fait que Platon souhaite examiner et réfuter de manière détaillée deux thèses qui s'opposent directement à sa propre théorie de la connaissance : le relativisme de Protagoras, et le mobilisme d'Héraclite.
Remarquant que Théétète, en proposant une telle définition de la science, se fait disciple de Protagoras, Socrate lui oppose plusieurs arguments : Pourquoi payer Protagoras pour qu'il vous apprenne que ce que vous sentez est la vérité ? Les rêves sont ressentis, sont-ils vrais pour autant ? Si ce que l'on pense est la vérité, ceux qui pensent que Protagoras a tort ont raison ?
La réfutation finale de la définition peut se ramener à la formulation suivante, proposée par Sedley[5] :
La science, alors, est-elle l'opinion ? Non, car il peut y avoir des opinions fausses.
La science serait-elle alors l'opinion accompagnée d'une définition ? Cela dépend de ce qu'on appelle « définition » : 1. Le fait de formuler sa pensée : non, c'est comme l'opinion. 2. Le fait de connaitre le chemin qui conduit, élément par élément, jusqu'au tout : insuffisant, car « Théétète » et « Théodore » commencent de façon pareille, et le fait de savoir dire « T », « h », « é » ne montre pas que l'on sait épeler Théétète en entier. 3. Enfin, mentionner ce qui rend l'objet différent des autres objets : incomplet, car qu'est-ce qui, au fond, rend Théétète et Théodore différents ?
Edmund L. Gettier a proposé la formalisation suivante de la thèse de Socrate :
Dans toute l'œuvre, on retrouve plusieurs attaques contre les sophistes. En particulier, de 172c. à 177c., Socrate compare le sage et le rhéteur : le premier sera ridicule dans un tribunal, il ne saura même pas s'y rendre. En revanche, le second y brillera. Mais si le sage ne sait rien des réalités terrestres, c'est qu'il a passé son temps à méditer.
À la toute fin du dialogue, Socrate s'éloigne en disant qu'il doit se rendre là ou se règlent les plaintes juridiques pour « affronter l'accusation de Mélétos » (210d.).
Les passages cités sont tirés de l'édition de John Burnet, qui est le standard actuel, Platonis Opera, Oxford, tome I, 1903, disponible à cette adresse.
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