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Dictionnaire de la langue française
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La théorie des Formes intelligibles (ou théorie des Idées) est l'hypothèse, formulée par Platon, selon laquelle il existe un seul et unique domaine ontologique formé de principes immuables et universels, indépendants de l'intellect, dont le monde sensible est le reflet.
L'expression théorie des Formes n'est pas de Platon, mais est une manière conventionnelle de se référer aux thèses de Platon sur les Formes intelligibles, les Modèles connus par l'intellect.
Sommaire |
Platon nomme Forme (traduction de εἶδος et de ἰδέα, également traduits par Idée) l'hypothèse de réalités intelligibles, archétypes ou modèles de toutes choses. Ces Formes sont les véritables objets de la définition et de la connaissance, par opposition aux réalités sensibles, objets de l'opinion. De l'échec de l'idée d'une connaissance sensible et des exigences de la connaissance, Platon peut déduire des propriétés de ces Formes : elles sont des réalités immatérielles et immuables, demeurant éternellement identiques à elles-mêmes, universelles et intelligibles, seules réellement étant, et indépendantes de la pensée :
« Il faut convenir qu'il existe premièrement ce qui reste identique à soi-même en tant qu'Idée, qui ne naît ni ne meurt, ni ne reçoit rien venu d'ailleurs, ni non plus ne se rend nulle part, qui n'est accessible ni à la vue ni à un autre sens et que donc l'intellection a pour rôle d'examiner ; qu'il y a deuxièmement ce qui a même nom et qui est semblable, mais qui est sensible, qui naît, qui est toujours en mouvement, qui surgit en quelque lieu pour en disparaître ensuite et qui est accessible à l'opinion accompagnée de sensation. » (Timée, 51-52)
La Forme s'oppose ainsi à l'eidôlon, ou simulacre[1].
On peut noter, parmi les principales interprétations de Platon, que pour quelques commentateurs, idéa désigne la réalité ou nature intelligible, quand eîdos désigne la Forme de cette réalité, telle qu'on peut la retrouver dans les choses sensibles qui y participent (comme on retrouve la Forme du Beau dans les belles choses)"[2]. D'autres estiment que Platon distingue entre trois types d'Idées : la Forme immanente (la Forme de nature intelligible mais dans les êtres sensibles, par ex. l'élément réel en fonction duquel toutes les abeilles sont des abeilles et se trouvent être, en tant que telles, identiques)[3], la Forme séparée (c'est une réalité indépendante du sensible, existant par elle-même et inaccessible aux sens, par ex. : l'Idée de Juste), et le genre logique (par ex. une catégorie)[4].
Si connaître, c'est connaître quelque chose qui est, seul ce qui est absolument peut être véritablement connaissable[5]. L'objet de la connaissance réelle ne peut donc être le monde sensible et doit présenter des propriétés différentes du devenir. Ce raisonnement a une double conséquence : d'un point de vue épistémologique, c'est par une réalité seule véritable que l'on connaît et que l'on peut répondre aux questions de Socrate en donnant des définitions : Qu'est-ce que le Beau ? Qu'est-ce que le Courage ? etc. Alors que la plupart des interlocuteurs de Socrate se tournent vers les choses sensibles pour lui fournir une multiplicité d'exemples comme réponses, Socrate réplique qu'aucune de ces choses n'a de propriété par elles-mêmes, mais qu'il faut, pour connaître ces propriétés, rassembler le multiple dans l'unité d'une réalité non sensible de laquelle chaque chose sensible reçoit ses qualités. D'un point de vue ontologique, ces réalités doivent avoir, d'une part, une existence objective, distincte du monde sensible, et, d'autre part, doivent être la cause des qualités dans les choses. Lorsque Socrate demande ce que c'est que le beau, sa question est précisée également de manière à demander par quoi les choses belles sont dites belles, et elles sont belles dans la mesure où l'on trouve en elles la présence d'une réalité non sensible qui seule est définissable et connaissable.
Ainsi, contrairement aux choses sensibles dont la réalité est changeante, les Formes sont l'unique et vraie réalité. Cette réalité est désignée par Platon en ajoutant des adjectifs (réalité vraie, par exemple) ou par des comparatifs (ce qu'il y a de plus réel), afin de la distinguer de la réalité sensible qui n'est cependant réelle qu'en tant qu'elle possède un certain rapport à la réalité authentique. Ainsi Socrate dit-il :
Si les choses sensibles ont quelque réalité, elles doivent la recevoir de ces Formes :
Les Formes sont également immuables, stables et éternelles pour la même raison :
Elles sont aussi universelles, parce que si le sensible reçoit ses qualités d'elles, alors ces qualités introduisent de la ressemblance entre les choses sensibles, c'est-à-dire que ces qualités sont présentes dans plusieurs choses déterminées par une même Forme qui s'apparente alors à une classe. Enfin, les Formes sont indépendantes de la pensée : objets du savoir, elles doivent en effet exister hors de nous, sans quoi elle serait subjective, autrement dit relative à un sujet, et changeante selon les affections sensibles de celui-ci, ce qui les rendrait particulière et dépendante de nos opinions.
Cette théorie des Formes, qui constitue l'essentiel du platonisme, peut donc être résumée à deux notions, celle de Forme, qui désigne l'être intelligible, et celle de participation, qui désigne le rapport de l'être intelligible au devenir sensible, rapport par lequel ce dernier est déterminé et est connaissable.
Notre connaissance des Formes provient de ce que Platon appelle la réminiscence. Selon Platon, notre âme perd à sa naissance le clair souvenir des Idées. Le « je sais que je ne sais rien » de Socrate est ainsi un « Je sais que j’ai oublié » chez Platon où la connaissance vraie n’existe qu’au niveau des Idées.
| Lieu intelligible | Lieu sensible | ||
|---|---|---|---|
| Science (épistèmé) | Opinion (doxa) | ||
| Formes | Objets mathématiques | Objets sensibles | Ombres des objets sensibles |
| Connaissance rationnelle intuitive | Connaissance rationnelle discursive | Croyances | Imaginations |
Certains commentateurs[Qui ?] estiment que la Théorie des Formes a connu une évolution qui se schématiserait de la manière suivante :
Dans les écrits socratiques (antérieurs à 385 av. J.-C.), les premiers dans le temps, il n’existe pas réellement de théorie des Idées. Le terme « eidos » (είδος), ou « idea » (ιδέα) apparaît certes dans certains dialogues mais il garde encore son sens non technique de « forme » ou d’aspect. Il semble que eidos désigne l'aspect, la forme (Protagoras, 352a), et idea l'aspect visible, aux déterminations moins assurées (Jean-François Mattéi).
À partir du Phédon (vers 383 av. J.-C.), on constate une évolution. Platon commence à esquisser une analyse du concept d’eidos. Dans beaucoup de dialogues de la période intermédiaire de Platon (La République, le Banquet), le concept d’Idées se fait de plus en plus important pour même aboutir à une théorie exposée dans l’allégorie de la caverne. Dans le Phédon, Platon avance pour la première fois la théorie des Idées (Phédon, 78c-79d).
a) Il y a deux niveaux de l'être :
Pour Monique Dixaut (Phédon, Garnier-Flammarion, 1991, p. 351-352), "Socrate distingue d'abord deux sortes de choses : composées et non composées. Puis il distingue encore deux espèces de réalité : celles qui sont toujours mêmes, ne changent pas, ne s'altèrent pas, possèdent une Forme unique, sont saisissables par le seul raisonnement, sont invisibles ; et celles qui changent, s'altèrent perpétuellement, sont multiples et se laissent percevoir par les sens. Et il est plus que probable (78c) que la première espèce de réalité appartienne à la classe des choses non composées, et la seconde à celle des choses composées."
Point d'histoire des idées important : Platon n'admet qu'un Tout, un Univers (en deux niveaux, en deux lieux qui participent), pas deux mondes séparés : il parle de "lieu intelligible" (topos noétos) et de "lieu visible", en rapport d'analogie, de ressemblance (La République, VI, 508b). L'affirmation que Platon admet un "monde intelligible" vient, non de Platon, mais du juif platonicien Philon d'Alexandrie, vers 40, dans son De opificio mundi[6]. Platon n'emploie ni l'expression (κόσμος νοητός, monde intelligible) ni la conception.
b) Le niveau invisible, appréhendé uniquement par l'esprit, est constitué par les Idées, des Formes, à la fois principes de réalité et principes de connaissance, éternels, immuables, purs, en soi. Les choses prennent leur nom et leur consistance de leur "participation" (μέθεξις) à l'Idée correspondante : une chose est belle par sa participation à l'Idée de Beau (Phédon, 100c). Xénocrate donne cette définition de l'Idée ou Forme intelligible : "L'Idée est la cause qui sert de modèle aux objets dont la constitution est inscrite de toute éternité dans la nature."
c) Le lieu, le niveau des Idées (Formes intelligibles) a ses prototypes. Lesquels ? "l'Égal en soi, le Beau en soi", mais aussi le Bon, le Juste, le Saint (Phédon, 75 cd, 78d, 100ab). Ou : la Justice, la Sagesse, la Science, la Beauté, la Pensée (Phèdre, 247d-250d). Il semble que Platon, malgré l'exemple du lit dans La République nie qu'il y ait Idée des choses artificielles : Aristote soutient que "Platon n'avait pas tort de dire qu'il n'y a d'Idées que des choses naturelles" (Métaphysique, Lambda, 3, 1070a). Cependant, dans La République (X, 596b, 597c), il parle du menuisier qui fabrique un lit à partir de la Forme du lit.
d) Comme le dit Luc Brisson (Timée, Garnier Flammarion, 1996, p. 17-18), "on trouve chez Platon trois preuves de l'existence des formes intelligibles". Premièrement, pour sauvegarder la loi de non-contradiction dans le monde sensible, il faut faire l'hypothèse de l'existence de formes intelligibles de propriétés opposées, dont participent simultanément certaines réalités particulières" (Parménide, 128e-130a ; Phédon, 102b-103a ; La République, VII, 522e-525c). Deuxièmement, "comme le monde sensible est soumis à un perpétuel changement, alors que la connaissance et le langage qui l'exprime exigent une certaine stabilité, aucune connaissance du monde sensible ne serait possible si les choses sensibles ne participaient pas à des formes intelligibles immuables" (La République, V, 476d-479e ; Timée, 27d-28a, 51d). Troisièmement, poursuit Brisson, "si les formes intelligibles n'existaient pas, on ne pourrait pas expliquer pourquoi plusieurs réalités particulières présentent les mêmes propriétés" (Phédon, 95e-102b), par ex. les diverses abeilles.
e) L'âme est de la nature des Idées. "L'âme ressemble au divin, et le corps à ce qui est mortel" (Phédon, 80a). La parenté entre l'âme et les Idées n'est ni identité, ni rapport sujet/objet, ni ressemblance, mais connaturalité (Monique Dixsaut).
f) Le philosophe tend "de toute son âme" vers le lieu des Idées. "Quand elle examine en elle-même et pour elle-même, [l'âme] se dirige vers ce qui est pur, éternel, immortel, toujours identique à soi... Le contact avec cette réalité fait qu'elle demeure toujours identique à elle-même : c'est cet état de l'âme qui se nomme : pensée" (Phédon, 79d).
g) L'âme a connu les Idées, les Formes au-delà des cieux, avant d'entrer dans une forme humaine (Phédon, 72-77 ; Phèdre, 247c). Elle peut s'en ressouvenir. C'est la réminiscence (Phédon, 72e-77a).
h) Ainsi, la bonne méthode consiste à remonter des choses sensibles aux Idées intelligibles, par exemple d'une chose belle à l'Idée de Beau (Phédon, 100 cd ; Le Banquet, 211). On appelle cette méthode dialectique ascendante.
Il est courant d’affirmer que, dans ses dialogues tardifs, Platon a entamé une critique de sa propre théorie des Idées, tout particulièrement dans le Parménide (vers 370 av. J.-C.). Le Parménide procède à une auto-critique ; le Théétète ne parle pas du tout des Idées ; le Sophiste remanie la théorie des Idées. Existe-t-il des Idées négatives (comme celles de boue ou de poil ou le non-être) (Parménide, 130c ; Le sophiste, 256-257) ? Comment se fait la participation entre le sensible et les Idées, entre les Idées, entre les Idées et le Bien ? Quel est l'être des Idées ?
Enfin, le Timée (vers 358 av. J.-C.) donne une version mythique de la théorie des Formes, à travers le Démiurge et le Modèle. Le Démiurge fabrique l'univers en fixant les Formes intelligibles, en particulier le Vivant-en-soi (Timée, 28a, 29a), qui est le modèle de l'univers.
D'autre part, "l'enseignement oral" de Platon (vers 350 av. J.-C. ?) donne une version pythagorisante de la théorie des Idées[7]. Les grands principes sont l'Un et la Dyade indéfinie ; la Dyade indéfinie, à la fois Grand (Excès) et Petit (Défaut), est Nombre, mais aussi grandeur et encore multiplicité représentée par un couple d'opposés. Le nombre Deux est formé par l'action de l'Un sur la Dyade.
Speusippe, le premier successeur de Platon à l'Académie, remplace les Idées (L'Anagogie) par les Nombres, et Xénocrate, le deuxième successeur, identifie les Formes aux Nombres.
Malgré la multiplicité des ouvrages publiés sur le sujet, la présence d’une théorie des Idées chez Platon a pu être mise en cause parce qu'elle parait autant liée à l'auteur qu'à ses exégètes. À la fois Eric Voegelin, Leo Strauss, Mathieu de Ménonville, Harald Hutter et Michel Hellman ou bien Wolfgang Wieland ont tenté de réfuter, par une exégèse détaillée des dialogues platoniciens, que l’on puisse trouver une « théorie des Idées » chez Platon, que ce soit dans le Parménide, dans les images mythiques du Phèdre ou dans la République.
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